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Mourir d'ennui Philippe Régnier " Vivre dans cette société, c'est au mieux y mourir d'ennui ", écrit en 1968 l'Américaine Valérie Solanas dans ce brûlot féministe qu'est Scum manifesto1 -Scum pour Society for Cutting up Men, ndlr-. Avant de poursuivre : " Rien dans cette société ne concerne les femmes ". En août 1976, Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig réalisent en France une vidéo dans laquelle l'une des femmes dicte à l'autre le texte militant et radical de Valérie Solanas. Entre elles, un écran diffuse en même temps des images du journal télévisé qui illustrent à merveille toutes les horreurs de la guerre perpétrées par ces créatures monstrueuses que sont les hommes, êtres animés par leur nature belliqueuse et leur soif de pouvoir. Bien sûr, les temps semblent avoir changé depuis cette époque militante, en surface en tous cas. Sylvie Ungauer revendique une certaine filiation avec le combat de ces femmes, luttes qui n'ont d'ailleurs pas été sans résultats. Son dispositif pour Mourir d'ennui -une femme qui chute à terre sous l'effet de coups mortels- joue à la fois sur le premier et le second degré, lecture littérale et analyse relativiste. Même si ce combat militant peut apparaître aujourd'hui, à notre génération, d'un autre âge, Laura Cottingham, dans Vraiment, féminisme et art, a souligné l'importance de ces engagements "pour critiquer l'hégémonie de la peinture et la sculpture, en donnant la priorité aux formes et aux médias nouveaux comme la performance et la vidéo ; insérer dans les postulats universalistes la subjectivité et le vécu au féminin ; introduire les aspects culturellement dégradés du vécu au féminin -habillement, menstruation, travaux de ménage, produits de beauté, services sexuels rémunérés- en tant que support et thèmes de l'art "2. Les ongles brûlés de Sylvie Ungauer s'inscrivent dans ces problématiques, à côté de ces traces blanches à la fois références détournées à toutes les modifications morphologiques chirurgicales du corps et véritables " sex symbol ". Cette même logique d'iconographie symbolique se retrouve dans la grotte mystérieuse et protectrice, le premier des refuges, clin d'il à la caverne de Platon. La notion de l'habitat est en effet centrale dans le travail de l'artiste, dans une réflexion sur le lieu de l'uvre, mais aussi sur la délimitation de son propre territoire réel ou virtuel. " Nous pouvons alors poser une différence conceptuelle entre la " limite " et le " seuil ", la limite désignant le pénultième, qui marque un recommencement nécessaire, et le seuil l'ultime qui marque un changement inévitable ", soulignent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans les Mille Plateaux 3. " Home " est tracé au sol au gré d'une bande magnétique, dans le mouvement décousu de ce fil d'Ariane qui ne délivre d'ordinaire son message que dans un déplacement constant et régulier mais qui, ici, a perdu tout espoir de livrer son contenu intrinsèque pour ne plus se révéler qu'une fragile matière travestie. Ce fil conducteur se déploie encore avec " Global Village ", de maisons en maisons, poésie d'un réseau tentaculaire qui transporte en lui un rayon de lumière et qui donne, dans chacun des habitats, une nouvelle dimension au mot " foyer ". En se sens, " Nous ", qui apparaît presque en filigrane, évoque cette approche communautaire induite par la mise en réseau du monde contemporain, utopie égalitariste qui ne peut que réveiller certaines velléités identitaires. Le pronom évanescent évoque encore ce rapport au monde, aux autres, ces rhizhomes. " De moi au monde, écrit Michel Onfray, dans " La Sculpture de Soi, la morale esthétique ", sous ses modes d'apparition, se font des rhizomes qui vont plus ou moins loin vers la périphérie : plus la racine est courte, plus elle relie au proche, plus elle est solide. Elle gagne en consistance ce qu'elle n'a pas en longueur. Plus elle est longue, plus elle concerne le lointain, plus elle est lâche, distendue ". La coexistence de plusieurs mondes, de plusieurs vitesses, est également mise en évidence dans le diptyque berlinois, cabanes installées à la hâte dans un no man's land ou Trabant garées à la file dans une rue, comme si ces images attendaient le verdict de Valérie Solanas :" Grâce à sa sexualité envahissante, son indigence mentale et esthétique, son matérialisme et sa gloutonnerie, l'homme, non content de nous avoir infligé son " Grand Art ", a cru devoir affubler les villes sans paysage de constructions hideuses (dehors comme dedans) et de décors non moins moches, d'affiches, d'autoroutes, de bagnoles, de camions pleins de merde, et tout particulirement de sa nauséabonde personne "4. Autant dire qu'il ne reste plus qu'à mourir d'ennui. 1. Valérie Solanas, Scum Manifesto, Editions Mille et une nuits, 1998, p. 7 2. Laura Cottingham, Vraiment féminisme et art, Magasin, Centre national d'art contemporain de Grenoble, 1997, p. 57 3. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Editions de Minuit, Paris, 1980, p. 368 4. Valérie Solanas, ibid., p. 42 |